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De résistances

Des révoltes qui succèdent généralement aux épidèmies.

La pandémie qui parcourt aujourd’hui le monde sous le nom de COVID-19 est loin d’être une nouveauté dans l’histoire de l’humanité. Les virus ont toujours été une des composantes du vivant et les épidémies ont chevauché les siècles. Et si l’histoire n’a pas vocation à se répéter, il semble intéressant d’interroger la manière dont les individus ont traversé ces événements en d’autres temps.

La grande peste noire du 14ème siècle constitue sans doute l’épidémie qui a le plus marqué les sociétés européennes. Débarquée en Europe en 1348 via les cités portuaires de Florence et de Marseille l’épidémie se répand inexorablement sur tout le continent et tue un tiers des européens en quelques années, soit environ 25 millions de personnes. Les structures sociales, politiques et mentales s’en trouvent profondément bouleversées. L’épidémie devient un élément de rupture historique. Le temps du passage d’un monde à un autre.

Dans les premiers temps de l’épidémie, c’est d’abord la stupéfaction qui frappe les esprits. Les villes deviennent de véritables charniers à ciel ouvert. Ceux qui en ont les moyens, c’est à dire principalement la noblesse, fuient à la campagne. Ce que Bocacce décrit dans son « Décameron ». Les autres, en majorité les pauvres, paysans, ouvriers,artisans, vagabonds, mendiants, bref le « petit peuple », sont frappés de plein fouet par l’épidémie. Dans un monde gouverné par l’Église chrétienne, la maladie est alors perçue comme un fléau de Dieu venu frappé l’arrogance et la luxure des êtres humains. Le remède à ses maux se trouverait dans la pénitence, la piété et l’humilité. On voit apparaître des processions de flagellants, des groupes de personnes parcourant villes et campagnes en se martyrisant la chairepour se faire pardonner de dieu. Ces comportements, relativement isolés, effraient l’Église qui craint de perdre le contrôle sur une partie de ses fidèles.
C’est aussi le temps des suspicions. Ainsi, les impies et les non-chrétiens sont désignés comme responsables et sont persécutés. Les pogroms antisémites se multiplient. Celles et ceux que la maladie a épargné sont également considérés comme suspects et sont persécutés. Les structures sociales se dissolvent rapidement et laissent place aux réactions individuelles pour sauver sa peau.

Dans ce chaos ambiants, certains trouvent leurs saluts dans les plaisirs et le péché. Si la mort n’a jamais été aussi proche, autant en profiter avant de disparaître. D’autres au contraire prônent l’humilité, l’ascèse, le mysticisme et fustigent les hommes d’Église pour leur goût du luxe, du pouvoir et de la débauche. Ils ouvrent la voix à la remise en cause d’un certain nombres de comportements au sein et au nom de l’Église qui un siècle et demie plus tard prend la forme d’un vaste mouvement de contestation connu sous le nom de Réforme protestante.
Cette dernière traîne dans son sillage des hordes de prophètes illuminés prônant la fin du monde, la révolte des pauvres, le triomphe du royaume de dieu sur terre et l’égalité de tous les hommes. L’incendie millénariste embrase alors l’Europe du 16ème siècle et projette ses armées paysannes à l’assaut des palais.

Pour l’historien Jacques Le Goff, si la vague de peste noire du 14ème siècle correspond au temps de la dissolution des solidarités médiévales, ce qui frappe peut-être le plus dans cette période c’est l’aggravation des antagonismes entre les classes sociales, entre les riches et les pauvres.

Les deux principales sources de pouvoirs au Moyen-Age que sont la monarchie féodale et l’Église catholique sont profondément ébranlées par l’épidémie. Les autorités royales et municipales n’ont, malgré les différentes réglementations sanitaires prises, pas pu ni su endigué l’épidémie. La noblesse a majoritairement fuit les villes laissant les citadins à leurs funestes sorts. Pire, une fois l’épidémie passée, ces mêmes gouvernants prennent de nombreuses mesures fiscales afin de relancer l’économie au détriment des populations les plus pauvres.
Ainsi, alors que la production de denrées alimentaires et de biens manufacturés tourne au ralenti faute de main d’œuvre et que les prix
augmentent, le bien mal nommé Roi de France Jean Le Bon prononce en 1350 l’interdiction de la hausse des salaires pour un certain nombre de corporations. Une première dans l’histoire de France.Le bas peuple qui a déjà payé un lourd tribut à la peste, se voit maintenu dans l’indigence.
Mais pas dans l’impuissance. Et si la peste était un mal invisible voir un châtiment divin, le pauvre reconnaît la main qui le frappe une
seconde fois.

Les effets conjugués de la peste noire, de la guerre de cent ans entre la France et l’Angleterre, de vagues de pénuries et de bien d’autres facteurs encore, font de la seconde moitié du 14ème siècle un temps fort des soulèvements populaires et paysans. L’histoire se souvient de la grande jacquerie de 1358, vaste insurrection paysanne qui sévit dans la moitié Nord du Royaume de France contre une politique fiscale jugée trop élevée. Palais, châteaux, églises et monastères sont mis à sac et incendiés. Ce soulèvement finit réduit à néant aux portes de Paris par une armée de nobles.

Les villes européennes ne sont pas en restes à l’instar du petit peuple manufacturier de Rouen et de Paris qui se soulève en 1382 contre les mesures fiscales prises par le roi à l’encontre de leurs professions.

L’une des révolte municipale les plus marquante de cette période est sans doute celle qui eut lieu à Florence en 1378. Menée par les « Ciompi », ouvriers du textile qui revendiquent de meilleurs salaires et le droit de siéger au conseil municipal, cette révolte mobilise l’ensemble des quartiers populaires de la ville et provoque la fuite d’une partie de l’aristocratie municipale. Un nouveau conseil municipal est instauré qui intègre cette fois-ci toutes les corporations. Celui-ci ne fait malheureusement pas long feu et finit par être défait.

Qu’importe, l’histoire retient, à travers les mots de Michel Mollat, que dans le sillage dela peste « la pauvreté laborieuse se fit revendicatrice ». De quoi inspirer la période que nous traversons.